Il y a peu de vins qui sont comme une évidence.
Peu qui marquent l'esprit de manière indélébile, comme une pièce de puzzle qui s'emboîterait parfaitement dans la case plaisir du cerveau, sans forcer, tout en
douceur.
La première fois que le vin a suscité une telle émotion au bicéphale bressan, ce fut en présence d'un vin de Bordeaux (comme quoi, le Bordeaux peut servir à quelque
chose... provocation gratuite...).
A l'époque, le père découvrait les joies des foires au vin. Les grands crus semblaient accessibles, enfin, à un modeste ouvrier amoureux des belles
étiquettes.
A la maison, le vin était une anomalie.
Il n'y en avait pas à table. Parfois, le père s'autorisait un panaché industriel pour accompagner le repas dominical ou après avoir jardiné tout la journée.
Et puis, il y a eu la "démocratisation" (pour ne pas écrire invasion) des foires au vin, et toutes ces belles étiquettes de vins, faisant tourner la tête.
Les bouteilles achetées à l'ogre Carrefour n'étaient pas bues.
Non, non, elles étaient amoureusement stockées dans la cave, répertoriées dans un cahier à spirales.
Ce qui suffisait au bonheur de mon père.
En collectionneur minutieux, il avait décidé de ne se consacrer qu'aux terroirs de Saint Julien et de Sauternes.
Sans avoir jamais vraiment goûté les différents crus, par hasard ou suite aux conseils des pseudo
oenologues-sommeliers-vendeurs-conseillers mandatés par la grande distribution (l'histoire ne le dit pas).
Et puis, cela a été l'occasion de frimer le samedi soir devant des invités en ouvrant des "bouteilles de grosse cylindrée".
Avec des mariages plus ou moins heureux... Château Talbot et morue à la crème (bacalhau de nata)... Château Lagrange et pot-au-feu à la portugaise (cozido a
portuguesa)... Château de Fargues et pudim brasileiro...
L'important étant de bien montrer la belle étiquette du Château de Beychevelle.
C'est dans cette ambiance de non-connaisseur respectueux du nectar des plus fortunés, qu'un Château Gruaud Larose 1990 a été servi pour accompagner le fameux
rosbeef-purée de charlotte de ma mère.
A la première gorgée, silence général, salle à manger extatique...
Pour la première fois de sa vie, l'étudiant gavé de bière du quartier Saint-Leu buvait du vin.
Pas le liquide rouge, blanc, rosé, à bulles qu'il ingurgitait pour accompagner les soirées "old-school".
Non, du vin...
Première émotion vinique.
J'ai, par la suite, regoûté différentes bouteilles, millésimes de Gruaud Larose, je n'ai jamais retrouvé le même plaisir.
L'émotion a cela de beau qu'elle est éphémère mais au souvenir éternel.
Donc ce n'est pas rien lorsque j'ai l'impression d'approcher cette émotion...
Pourtant rien ne laissait présager que cette bouteille allait "claquer" à ce point.
Dîner en mode détente entre potes après avoir glandé près de la piscine des parents de Céline, célèbre tournugeoise méritant une licence IV ainsi qu'une critique
élogieuse du "guide des meilleures fêtes décadentes de France".
Au menu du soir, pour sustenter l'appétit de douze ventres creusés par le chlore, keftas maison et frites fraîches.
Lorsque la bouteille a été posée sur la table, l'oeil gauche du bicéphale a tresailli...
Le Mâcon-Cruzille rouge 2009 du Clos des vignes du Maynes l'appelle telle une sirène.

Cruzille est un petit village tout au nord de l'appellation "Mâcon".
Le mâconnais est une chance pour les consommateurs désargentés comme le bicéphale.
Malgré de magnifiques terroirs (Pouilly-Fuissé, Viré-Clessé, certains Saint Véran...), une erreur de casting fait qu'il n'y a pas eu de classement en premiers ou
grands crus, comme la Bourgogne aime à faire pour ses plus beaux climats.
Lorsqu'un bon Puligny-Montrachet coûte jusqu'à l'élastique du slip, des blancs de mâconnais peuvent rivaliser sans complexe dans le plaisir, tout en préservant la
dignité "slipale" du bicéphale.
Nul doute que le terroir de Cruzille ferait parti du classement des meilleurs crus du mâconnais.
La vigne du domaine de Julien Guillot est cultivée depuis le dixième siècle par les moines de l'abbaye, toute proche, de Cluny.
Sans moquerie aucune, s'il y avait une chose que les moines savaient faire, c'était de choisir les plus beaux terroirs pour produire le meilleur raisin...
Cette vigne a aussi la particularité de ne jamais avoir goûté à un quelconque traitement chimique.
L'agriculture y est biologique depuis 1954, en biodynamie depuis 1998...
Onze siècles de vignes travaillées par l'homme en respectant les sols, ça donne envie!
Encore plus après avoir vu les superbes videos du site de
l'univers dit vin, ainsi que celle du superbe site de BourgogneLive (que des tapis de feuilles de vignes adoucissent chacun de vos
pas).
La bave aux lèvres, le regard fixé sur la bouteille, complétement obnubilé, je fus enfin autorisé à tire-bouchonner la demoiselle.
Demoiselle car de 2009, mais le cépage gamay est un de mes préférés,
envoûtant par le fruit dans sa jeunesse et se complexant en vieillissant avec des arômes de sous bois et de gibier lorsqu'il est traité avec respect.
Ce n'est pas la cuvée "phare" du domaine.
Mais c'est en voyant comment on traite les plus petits qu'on appréhende le mieux le style du vigneron et surtout sa passion.
Il est conseillé de le carafer sur la contre étiquette...
Pas le temps pour ce cérémonial, je suis peut être un gougnafier, mais je l'aérerai gentiment dans le verre.
Sa belle couleur rubis foncé et son nez de fruits rouges me font oublier que je suis au milieu d'une tablée bruyante...
Et, en bouche, ZBAM... ZIM... BLAM...
Difficile de décrire ce vin. Le carnet de notes ne sert à rien.
C'est un vin jeune, sur le fruit rouge, cerise kirschée, fraise, mais aussi groseille.
Mais il a une belle structure acide l'accompagnant sur toute la longueur, avec des petites notes douces poivrées...
Un peu comme si le meilleur du Beaujolais rencontrait le meilleur du Bourgogne.
Le vin est porté par le fruit mais avec une belle finesse, une infinie précision et une longueur toute en bonne acidité, le tout sans aucune agressivité.
Je ne sais pas comment le vin va vieillir.
Je n'aurai sûrement jamais la patience d'en conserver dans ma cave...
Ce serait dommage de se priver de ce pur plaisir.
S'il y avait un défaut à ce vin, ce serait qu'il a éclipsé tous les autres vins bus durant cette journée. Il a tiré toute la couverture pour lui...
A vin exceptionnel, chanson fantastique... Jouissif et immédiat comme du rock, profond comme du blues...
PS: Je n'ai aucune idée du prix de la bouteille gentiment amenée par Gaelle, mais ça doit avoisinner la quinzaine d'euros. Le bicéphale va sûrement s'inviter au
domaine après les vendanges...